Le pays sculpté par le vent

La Hague n’est pas une terre comme les autres. Peu habitée, hostile aux hommes…j’ai marché vite… L’endroit était sauvage, certainement l’un des plus beaux de la côte. Je voyais les prés et puis la mer partout, massive, puissante. Avec le ciel bas, elle avait pris sa teinte de métal. Le vent me desséchait les yeux. Le chemin serpentait entre les fougères de laiton et de cuivre, descendant en pente raide vers le bec d’amont. Depuis quelques minutes, j’avais laissé derrière moi le village de Gruchy, ses maisons muettes et le puits sur lequel s’était assis le temps. Seules quelques poules apportaient une note de vie à cette rue bordée de façades granitiques aveugles d’où émergeaient parfois quelques bottes de foin. Par endroit,  la hauteur des fougères masquait la mer. Encore humide, la ride profonde du sentier était parsemée ici et là de pierres apparentes aux contours anguleux, véritables écueils parfois associés à quelques racines veineuses. En contrebas, la respiration de la mer était maintenant perceptible, quelques déferlantes venaient s’écraser mollement au pied de la falaise. Sentinelle imperturbable, la haute stature de la roche du Castel Vendon  semblait menacer de sa cime l’immensité de la mer et l’infini des cieux. Aujourd’hui la côte nord était sous le vent et un peu au large on pouvait apercevoir quelques pattes de chat, témoignages en surface de rafales plus marquées qui étaient portées par le vent de suroit. Les nuées lourdes et grises allaient elles se déchirer en fin d’après midi ? Possible, la lumière du Cotentin préservait bien des mystères et nul n’était encore capable de les déchiffrer. Je marchais maintenant sur une piste herbeuse en direction de l’Ouest et ne tardait pas à franchir le ruisseau d’Eculleville, puis, au détour du costil de Hudemer, après avoir poussé la petite barrière de bois ne laissant passer qu’une personne à la fois, la baie de Quervière m’apparut calme et sereine, ses eaux bien protégées du vent par les hauteurs de la colline des Turbanques.

C’était un endroit que j’affectionnais particulièrement, en résonance avec de vieux souvenirs d’après midi passé à patienter sur les roches de la pointe de la Cormorandière, attendant patiemment que la balance posée au fond de l’eau soit visitée par les moussettes qui chaque année en mai remontaient pondre leurs œufs tout près de la côte. Plus qu’une pêche, c’était plutôt une cueillette, il suffisait d’attendre que les petites araignées viennent se délecter d’une tête de maquereau, boëtte appétissante ficelée au centre de la balance. Quelques années plus tard, je m’étais aussi risqué à faire quelques apnées sur ces mêmes lieux, histoire de voir si les crustacés du secteur n’avaient pas quelques bars comme voisins. La chasse sous marine le long des tombants de la pointe était en fait prétexte à une découverte de la partie immergée du coté nord de la baie jamais apparente à marée basse.

Poursuivant sur le GR223, rejoint par quelques promeneurs ayant laissé leur véhicule sur le petit parking, je me dirigeais maintenant vers la pointe d’Etimbert en songeant à mon ami Jacques qui avait passé trente années de sa vie à étudier le lointain passé de la Hague. De longs échanges avec ce passionnant érudit m’avaient appris qu’à l’âge du bronze des liens commerciaux existaient entre la Hague et les îles Scilly où les navigateurs minoens allaient chercher la cassitérite, l’oxyde d’étain, dans la mine de l’île de Tresco pour pouvoir la fondre avec du cuivre et obtenir ainsi du bronze. De nombreux dépôts votifs retrouvés dans le Cotentin ont confirmé que celui-ci était bien placé sur la route de l’étain. La Hague, mystérieux pays sculpté par le vent recelait encore bien des mystères. Devant moi, un peu sur la gauche se dressaient les ruines de la Cotentine, dernières traces en élévation d’un passé révolu où l’on se rassemblait encore autour des immenses cheminées pour écouter la parole des anciens. Le chemin commençait à remonter, j’étais arrivé à la baie de Fontenelles, arrivé en haut de la falaise, et après avoir contourné un dernier rocher, je pouvais désormais contempler Omonville et son petit port du Hâble. Le ciel commençait à se déchirer et un rayon de soleil vint frapper la tourelle de l’Etonnard dont la couleur verte apparut soudain très lumineuse entourée d’un halo d’écume, collerette blanche bouillonnante rejetée par les flots sombres qui annonçaient déjà les eaux tourmentées des récifs posés plus au nord dans l’alignement de la basse de Bréfort, porte orientale du raz Blanchard. Au loin, les nuages apportaient de grandes taches sombres sur la mer qui défilaient les unes derrière les autres, caravane d’ombres inquiétantes en partance pour de hautes latitudes. L’endroit était idéal pour une pause, « mangeons sur l’herbe avant qu’elle ne mange sur nous » Un regard vers Omonville la petite où reposait Jacques Prévert et je décidais de faire miens les mots du poète.

Vers le milieu de l’après midi, je laissais derrière moi le petit hâvre de port Racine en songeant à cet éponyme de François Médard Racine, ce corsaire d’empire qui commandait « l’embuscade » avait l’habitude d’amarrer son lougre de onze mètres à cet endroit, la jetée ne mesurant que quatre mètres de plus… Racine avait obtenu difficilement le 1er février 1813 une lettre de marque pour une course d’observation « coté Hague terre et mer » mais il restait dans ma mémoire comme étant surtout le successeur à bord de l’embuscade de William Black, cet américain de Baltimore devenue une figure légendaire de la course en Cotentin. Je laissais à ma droite les roches des herbeuses en savourant le double plaisir ainsi procuré par le cheminement tout au long de ce sentier qui me permettait à la fois d’approcher cette belle mosaïque d’anses paisibles séparées par de petites pointes rocheuses, figures de proues faisant face au large, mais aussi de voyager dans le temps notamment à travers la toponymie, unique et lointain héritage des anciens navigateurs scandinaves venus d’Irlande au IXème siècle. En abordant ces rivages sauvages. Leurs pilotes n’avaient sûrement pas manqué de se transmettre oralement la présence de la roche Jadelin, puissant amer incontournable pour éviter les roches du houffet, placées dans son alignement. Je m’arrêtais un instant pour observer ce rocher haut de cinq mètres et sa forme de tombe naviforme, semblable à celles de la nécropole danoise de Lindholm høje, visitée au cours de l’été dernier. Cette roche mentionnée comme « rocam le jalestain » vers la fin du XIème devait sans doute être initialement décrite comme « jordr steinn », la « pierre de terre » dans la vieille langue norroise. Même origine norroise pour la baie de Silvy – Selrvik – juste à coté, ce mot incorporant l’étymon scandinave plus courant de vik qui signifie anse ou baie avec le sens de porte vers la terre et le mot selr qui donne « baie des phoques ». La roche Jadelin porte la mémoire des hommes depuis les temps préhistoriques, il y a quelques années des fouilles archéologiques ont prouvé qu’elle était occupée par des Néanderthaliens, ces chasseurs cueilleurs du moustérien en avaient fait leur atelier de taille d’outils. Tout autour, de petits murs de pierres sèches délimitent depuis des temps immémoriaux des espaces de culture, ces murets accentuent le caractère irlandais de ce bout de la presqu’île et constituent les seuls remparts efficaces face aux vents violents qui parfois se plaisent à sculpter les arbres situés plus haut sur la colline de St Germain des Vaux, leurs branches tourmentées, toutes courbées vers la terre témoignent de la rudesse de ces tempêtes bien souvent associées aux équinoxes. Aujourd’hui le temps est maniable, ce  n’était pas le cas lorsque mon ami Bernard a commencé sa carrière de gardien de phare sur le gros du raz. Quelques années plus tard, alors affecté au phare de Gatteville, le Granvillais évoquait encore cette tempête qui avait empêché toute relève au phare de la Hague. Un chapelet de violentes dépressions l’avait isolé pendant une quinzaine de jours, le contraignant à se nourrir avec les réserves de pain de guerre prévues à cet effet.

Quelques embellies s’élargissaient maintenant au large, illuminant la pointe Quenard à Aurigny, le vent avait considérablement molli depuis la fin de la matinée. Au loin, un voilier parti de Cherbourg à l’heure de la haute mer était en approche du cap et se situait dans le nord de la Plate, il n’allait pas tarder à affronter cette mer toujours un peu dure levée par le vent contre courant. De la terre on ne perçoit pas ces glaces impressionnantes, ces maelstroms ronds presque calmes en surface qui cachent juste à coté d’eux des creux impressionnants qui parfois déferlent lorsque la brise est fraiche. Ça swingue alors à bord comme disent nos amis britanniques. Il faut avoir affronté les violents courants du raz Blanchard pour mesurer toute la difficulté de la navigation à proximité cette côte inhospitalière.

Bientôt, mes pas me portèrent jusqu’à la croix granitique du Vendémiaire. Ce sous-marin qui repose par cinquante trois mètres de fond au large de la Hague a été abordé en juin 1912 au cours de manœuvres navales par le cuirassé Saint Louis, vingt quatre marins ont péri dans ce naufrage. Des recherches devraient être entreprises cette année pour localiser précisément l’épave du Vendémiaire…

Je relevais le col de ma veste et me dirigeait vers le petit port de Goury, nous étions au mois d’avril et je vis deux silhouettes se diriger vers la porte de l’unique auberge, sans doute quelques promeneurs désireux de se reposer un peu. Pour ma part, je décidais de continuer vers le sud, désireux de prendre un peu de hauteur après cette longue progression au niveau de la mer. Du village de la roche, j’embrassais du regard les flots agités du raz Blanchard qui moutonnaient au-delà du point d’exclamation gris du phare. Sur ma droite, un peu en contrebas, quelques vaches paisibles ponctuaient de taches marrons et blanches le vert profond des près qui s’étendait jusqu’au bord de l’eau. Je fus surpris par quelques courants d’air qui se glissaient entre les hauts murs du village, un homme courbé qui poussait une porte en bois me jeta un regard furtif avant de disparaître dans une grange. Le grincement aigu de la porte qui avait déchiré l’air se tut subitement et le silence s’installa à nouveau, seuls, en altitude, quelques goélands planaient sans bruit, attendant le moment favorable pour aller se poser sur le bout de la courte jetée à coté de la station de sauvetage. Désormais, je n’étais plus sous le vent de la côte et je commençais à ressentir la morsure de la brise, la mer était basse et des effluves iodées vinrent se joindre au souffle de la mer, je respirais à pleins poumons ce parfum sauvage porté par les varechs encore humides. Quelques centaines de mètres après la ferme du gros mont, je longeais maintenant la baie de Sary. Je pris mes jumelles pour observer une escadrille de fous de Bassan qui volait au raz de l’eau, les bouts noirs de leurs ailes impeccablement alignés. De mon observatoire, à soixante dix mètres de haut, j’avais le secret espoir d’entrevoir le ballet d’un groupe de grands dauphins mais la mer était trop agitée et grise. Je repris ma marche vers la baie d’Escalgrain. Au détour de la pointe du Houpret, elle m’apparut enfin, immense et grandiose avec ses prairies de jade nourries par plus de cinq cents millions d’années. En bas des vagues énormes se brisaient en poudre blanche sur les rochers. Portées par une forte houle résiduelle des derniers coups de vent, elles venaient ainsi mourir dans un  grondement sourd et puissant. Je continuais à avancer sur le dos du géant foulant l’herbe rase entre les buissons d’ajoncs  prostrés aux prunelles d’or. Face à moi, la lumière perlée du ciel sur la mer, avec des écritures de nuages qui racontent l’infini. J’entamais ma descente en profitant du chemin creux m’abritant des rafales. Un couple de cormorans s’envola vers le nord en rasant les vagues. J’ai souvent observé ces oiseaux ; je les tiens pour les plus futés, quand ils plongent, ils ne ressortent jamais où on les attend. Ils se moquent. Puis me vinrent soudain à l’esprit les mots alignés quelques années plus tôt au retour d’une précédente balade. Je m’étais alors risqué sur l’estran pour tenter d’y dénicher l’âme singulière de ce lieu envoutant. Ils hantent encore un coin de ma mémoire…

baie_escalgrain

 

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